Comment se forger un mental de vainqueur?

Le golf est un sport cérébral, donc propice aux remises en cause régulières.

« Le golf, ça se joue surtout sur un parcours de 25 cm: l’espace entre vos deux oreilles!» Qui pourrait contredire le grand Bobby Jones? Tous les golfeurs, professionnels comme amateurs, se reconnaissent dans cette citation aussi courte que fulgurante. Qui n’a jamais tremblé sur un putt de moins d’un mètre pour remporter une partie, même amicale? Qui n’a jamais eu la peur de sa vie en se présentant au tee de départ n°1 lorsque des dizaines d’yeux n’attendent qu’une seule chose: que vous vous plantiez lamentablement dans votre mise en jeu? Pour vous permettre de passer quatre heures et demie dans les meilleures conditions possibles, Nazaire MBATENG, DTN de la Fecagolf a sélectionné dans le magazine l’Equipe Explore « Ennemi Intérieur Par Philippe Chassepot,  un dossier relatif à la façade abstraite du golf pour permettre aux golfeurs d’explorer cet aspect du jeu qui représente un pourcentage important pour réussir à surmonter toutes les interférences sur un parcours.

cerveau golfeur

Vue d’un coucher de soleil au Golf Practice de Douala (photo S.L)

 

Un putt de rien du tout. Presque une formalité. Nous sommes au dernier trou du British Open 1970 et Doug Sanders est à soixante centimètres de la plus belle victoire de sa carrière.
Autour de lui, les spectateurs sont sûrs du dénouement. Mais les secondes passent et le drame se noue. L’Américain reste pétrifié de longs moments au-dessus de la balle, balaie une mouche imaginaire avant de se figer. Il finit par pousser la balle sans conviction, balle qui ne verra jamais le trou, bien entendu. Le British vient de lui échapper (Jack Nicklaus le battra le lendemain en play-off). Doug Sanders n’aura plus jamais l’occasion de gagner un Majeur.

Ça donnerait presque envie d’en rire, sauf que tous les golfeurs du monde savent que c’est à pleurer… Il s’agit pourtant d’un geste simplissime, que Sanders a réussi des milliers de fois sans réfléchir : en compétition, à l’entraînement, les yeux fermés, de dos, presque en soufflant dessus, même. Mais à cet instant, il vient de vivre ce que tous les grands ont un jour connu ou connaîtront : l’angoisse du plus petit des ratés, l’explosion nucléaire dans le cerveau juste avant l’impact.

Si vous êtes golfeur, vous savez déjà qu’un putt aussi court peut se transformer en vraie torture. Si vous ne l’êtes pas, voici quelques éléments de comparaison : Doug Sanders qui s’effondre mentalement, c’est Sébastien Loeb incapable de passer la seconde parce qu’il a la trouille ; Roger Federer qui loupe la balle sur son service tellement il est angoissé ; Franck Ribéry qui frappe à côté du ballon sur un coup franc.

Il existe un débat historique sur le golf : est-ce un jeu de précision ou plutôt de puissance ? Donnons ici la réponse unique et définitive : c’est un sport essentiellement cérébral. Au plus haut niveau, c’est dans la tête que ça se joue, et parfois, les fils se touchent. Notre pauvre Doug Sanders l’a confirmé bien des années plus tard, justifiant ainsi le fait qu’il ait craqué : « J’ai commis cette erreur : je me suis demandé vers quel côté de la foule j’allais me tourner pour célébrer ma victoire. Et j’avais préparé mon discours de vainqueur avant la fin de la bataille… »

Pourquoi le golf génère-t-il une telle spécificité mentale ? Déjà, au commencement, était le pervers polymorphe qui a inventé ce jeu et imaginé tous les ingrédients pour faire perdre la tête : du sable, de l’eau, des brins d’herbe qui nient toute "roule" rationnelle, un trou à peine plus large que la balle ; une balle, justement, petite comme un œil de cheval, qu’on frappe avec un engin bizarre à la face d’impact à peine plus large que l’objet… Qui peut sortir indemne d’une telle pratique ?

Le golf rend dingue, mais ceux qui le jouent au plus haut niveau doivent l’être quelque part. Sinon, pourquoi Bernhard Langer, vainqueur du Masters en 1985 et 1993, trempait-il ses clubs dans des barils d’eau glacée après un mauvais tour, si ce n’est pour les punir d’avoir mal joué ? Pourquoi Vijay Singh, vainqueur du Masters en 2000 et de l’USPGA en 1998 et 2004, s’entraîne-t-il parfois au putting avec un trou de l’exact diamètre de la balle, pour rendre l’exercice presque impossible ? Pas simple de saisir tout ce qui se passe là-haut…

Dès lors, pourquoi s’ennuyer à jouer au golf ? Sans doute parce que le jeu est plus fort que tout. On ne peut l’oublier, ni le maîtriser. On y retourne toujours et jamais on ne songe sérieusement à l’abandonner, même si on meurt d’envie de le faire après chaque journée catastrophique. On est comme un prisonnier, au final : on doit lutter, s’adapter, ne jamais renoncer. C’est sans doute pour ça qu’on joue rarement seul : on se sent moins vulnérable, à plusieurs…

Le golf est aussi le miroir de l’âme. « L’art golfique est un moyen d’expression. Ce n’est pas un jeu léger. Mais le meilleur moyen de se connaître est d’y jouer. Rien n’en réchappe. On y retrouve l’Homme Nu », a superbement écrit André-Jean Lafaurie dans son Dictionnaire amoureux du golf... Un autre facteur explique l’irrésistible attraction de cette discipline : la force du mirage. Tous les golfeurs ont cru à un moment avoir trouvé le secret de leur propre swing. C’est d’ailleurs une quête sans fin, parce que même quand il n’y a plus d’espoir, il en reste encore. Arnold Palmer, la légende vivante américaine (7 Majeurs entre 1958 et 1964) a un jour livré sa version de la sagesse : « Le secret pour maîtriser le jeu de golf ? Pour le professionnel comme pour le joueur moyen, il s’agit seulement de trouver une attitude qui permettra de faire peu de cas des mauvais jours. Puis de rester patient, et de savoir au fond de son cœur qu’on sera bientôt de retour au sommet. » Très bien. Mais une fois cette belle résolution énoncée, comment l’appliquer ? Le torturé golfeur irlandais Padraig Harrington, trois victoires en Grand Chelem (British Open 2007 et 2008, USPGA 2008), glisse le petit sourire de celui qui sait : « Le golfeur est très capricieux, c’est pour ça que les psychologues du sport ont un très bon avenir avec nous. On se laisse facilement entraîner… »

Parfois, tout va bien : c’est la "zone". Et comme tous les états de bonheur extrême, on ne se rend compte de rien, et le temps passe trop vite. Parfois, tout va mal. Et comme dans les périodes de grande dépression, on souffre en permanence. Le temps passe lentement, chaque micro-problème prend la taille d’une galaxie. Oui, le golf est un sport extrême par son intensité intérieure. Certes, les putts de deux mètres semblent inoffensifs face à une vague de vingt mètres à surfer ou à un sommet de plus de 8 000 mètres à gravir. Mais certains ne se sont jamais remis de les avoir manqués…

Vous pensez qu’on exagère ? On vous conseille alors la fréquentation de la Ryder Cup, un spectacle étonnant. C’est une rencontre qui oppose les douze meilleurs joueurs européens à leurs homologues américains, devant des dizaines de milliers de spectateurs, prêts à s’enflammer comme ça n’arrive jamais dans l’ambiance feutrée des parcours de golf. Les golfeurs savent également qu’un petit milliard de téléspectateurs les suivent par écran interposé et c’en est trop pour certains. Notamment les débutants dans l’épreuve : ils rigolent sur le putting green, puis ils donnent l’impression de se rendre à l’échafaud quand ils rejoignent le premier départ. Padraig Harrington, qui ne voit pas la balle sur le tee en 2002 tellement il est tendu, Ross Fisher qui n’arrive même pas à la poser dessus en 2010 tellement il tremble : tous ont reconnu avoir vécu leur plus grand moment d’enfer à cette occasion. Ce que notre Grégory Havret national résume ainsi : « Tu vois Tiger Woods taper au practice, tu as l’impression d’avoir Beethoven en face de toi. Et puis, au départ du 1, il va balancer un drive horrible… »

Et pourtant. S’il est bien un golfeur qui parvient à contrôler ces états, c’est Tiger Woods. L’homme aux quatorze Majeurs fait figure d’exception sur le circuit, avec son mental hors norme. Pour quelle raison ? Un peu de folie, beaucoup de génie, une confiance en soi ahurissante, et plein d’autres choses encore. Des qualités qui ont aussi fabriqué Victor Dubuisson, 23 ans seulement, premier Français à entrer dans les trente premiers mondiaux et auteur de performances brillantes ces derniers mois.

Mais tous les golfeurs ne bénéficient pas de tels atouts. L’Américain Ben Crenshaw, pourtant vainqueur des Masters 1984 et 1995, confesse que la frontière entre le paradis et l’enfer peut parfois se confondre. « J’étais à quelques centimètres de devenir un immense joueur : ceux qui séparent mon oreille droite de la gauche… » Comme si tout se jouait uniquement dans cet espace-là. Pour percer le mystère du golfeur, nous vous proposons d’aller à la découverte de ce qui peut se passer entre ses deux oreilles. Ses rares moments de félicité, ses doutes omniprésents, le rôle de son cercle rapproché. Et plus important que tout : sa capacité de résilience.

Et Doug Sanders, au fait, il s’en est remis de son putt raté ? « Oui, parfois, il m’arrive de ne pas y penser pendant au moins cinq minutes… Si je le pouvais, j’échangerais toutes les victoires de ma carrière contre ce titre-là. »

OBSESSIONS, STRESS ET TREMBLEMENTS

Enervements et stress du golfeur

Ça a l’air tellement simple de jouer au golf et pourtant… À première vue, il suffit de se balader sur un parcours pendant quatre ou cinq heures, en laissant son esprit vagabonder où bon lui semble. Puis de reconnecter son cerveau au moment de frapper la balle, en créant une bulle de concentration imperméable. Problème : un golfeur ne joue jamais vraiment seul. Il trimbale avec lui un vécu parfois difficile à porter. « L’incapacité d’oublier est infiniment plus dévastatrice que l’incapacité de se souvenir », écrivait Mark Twain, aussi passionné par les aphorismes que par le golf.

Plutôt que d’oublier ses échecs, le très flegmatique Sud-Africain Ernie Els préfère, lui, se souvenir des belles choses. « J’ai en mémoire tous les coups des quatre Majeurs que j’ai remportés. En revanche, une conversation avec mon épouse il y a une semaine, peut-être moins… » Le pire est toujours envisageable, car un golfeur n’oublie jamais une erreur fatale. Ici, pas d’adversaire pour vous retenir par le maillot, pas d’arbitre vers qui protester. Le golfeur ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

En 1978, le grand Sam Snead (82 victoires sur le PGA Tour, record absolu, dont 7 Majeurs entre 1942 et 1954) a fini par lâcher le morceau. Pendant vingt-cinq minutes, il s’est confié à Bob Rotella, le pape de la préparation mentale, sur ce qui le tourmentait depuis 1939 : un triple bogey (trois coups au-dessus du par) sur le tout dernier trou de l’US Open, qui lui coûta un titre qu’il n’a plus jamais eu l’occasion de remporter. Avec cette conclusion angoissante : « J’ai dû composer avec ce poids lors de tous les US Open que j’ai disputés par la suite. »

Des souvenirs devenus tellement lourds avec le temps qu’ils ont fini par précipiter ce même Sam Snead dans le déclin. « Après chaque tour, je prenais une longue douche où je retapais tous mes coups dans ma tête. Et je transformais virtuellement toutes les balles moyennes en balles parfaites. Mais, avec l’âge, la courbe s’est inversée : je me suis mis à visualiser les erreurs, et seulement les erreurs. C’est d’abord mon sommeil qui en a pris un coup, puis ça m’a touché sur le parcours : j’ai connu la peur de ne plus pouvoir être moi-même sur le tee du 1. »

« L’incapacité d’oublier est infiniment plus dévastatrice que l’incapacité de se souvenir »
Mark Twain

Ernie Els avance un début d’explication. En plus d’être inapte à l’oubli, le cerveau du golfeur s’affligerait davantage avec le temps. Le Sud-Africain confiait voilà quelques mois : « En vieillissant, on tape la balle de mieux en mieux et de plus en plus loin. Et pourtant, on gagne de moins en moins. Pourquoi ? Parce qu’il y a trop de choses là-haut… (Il montre son crâne.) Et trop de choses, ça veut dire quelques bonnes et beaucoup de mauvaises. Devant un putt d’un mètre, à 22 ans, on ne voit que le trou. Mais quand on doit jouer le même à 42 ans, on sait que si on le manque, on a le même à jouer ensuite, aussi long, de l’autre côté. Et ça finit par ne plus sortir de votre tête. »

Pour faire face à ces tourments, certains golfeurs se préservent en se mentant à eux-mêmes. Thomas Levet, le meilleur golfeur français de l’histoire (six victoires sur le circuit européen, vainqueur de la Ryder Cup 2004), est aussi un as de la com’, toujours prêt à partager ses sensations et à réécrire sa partie. Un peu trop d’ailleurs. Ses camarades de jeu l’ont surnommé « Mytho » : une allusion à son prénom, mais une véritable référence à sa capacité à exagérer les faits… Avec lui, les putts ratés de deux mètres n’en font plus qu’un, et ceux qu’il a rentrés à cinq mètres en font dix. Mais notre saillie préférée chez lui, c’est lorsqu’il dit, après s’être égaré dans la forêt et avoir été contraint de jouer devant un arbre : « N’oublie jamais qu’un arbre, c’est 80 % d’air. La balle a quatre chances sur cinq de le traverser. »

Pas facile dans ce contexte d’accoucher un golfeur sur ses moments de détresse. C’est comme demander à un dépressif chronique d’expliquer en détail les symptômes de son mal-être ou à un amoureux éconduit quel effet ça fait d’avoir un aussi grand chagrin d’amour. On aurait des exemples par centaines à vous offrir : certains sont entrés dans l’histoire du jeu, d’autres sont plus méconnus. Pour débuter, passons le périphérique ouest pour retrouver François Delamontagne. Personne n’a jamais douté du talent brut de ce Breton de 35 ans, qui l’a vu ramener un 64 au Portugal Masters 2009 en mode machine (8 coups sous le par). Ou sortir un impossible 71 (1 coup sous le par) tout en créativité dans la tempête coréenne d’un samedi sur l’île de Jeju, en avril 2009. Une performance inouïe que l’Américain Fred Couples, vainqueur du Masters 1992, était venu saluer le soir même dans le restaurant où dînait le Français : « Dis-moi, quel parcours tu as joué aujourd’hui ?, lui a-t-il demandé. C’était pas le même que le nôtre, non ? Parce que personne ne peut ramener 71 dans ces conditions-là… »

Le décor a bien changé depuis. En janvier, pendant que ses camarades tentaient de dompter les parcours du Moyen-Orient, Delamontagne s’entraînait seul ou presque à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine). Il n’a plus aucun droit de jeu sur aucun circuit. Pire encore, il souffre de gros dérapages au driving qui ont anéanti sa confiance : des lâchers de grip qui ont provoqué des erreurs techniques énormes, et surtout la peur au moment de la frappe. Lui y va franco dans la confession. Il n’a plus rien à minimiser de toute façon, vu la tournure que prend sa carrière depuis deux saisons (3 098 euros de gains sur 2012 et 2013). « Je me souviens d’un trou en Malaisie, avec une aire de départ surélevée, se souvient-il. Dix mètres avant le tee, j’ai dit à mon caddie : « Je ne vais pas pouvoir taper le coup, là… » J’ai fini par le faire, mais en tremblant de partout. La balle est partie à gauche de façon horrible, et heureusement qu’elle a tapé les arbres pour rester en jeu. Parce que je n’aurais pas pu en taper une deuxième… »

La presse anglaise l’avait surnommé Iceman pour son calme apparent. Mais un simple coup d’œil à ses ongles martyrisés permet d’imaginer l’anxiété qu’il porte désormais en lui. « Delmonte » égrène encore d’autres exemples de-ci, de-là. Et notamment ce grand moment de solitude en Alsace, l’an dernier : « À l’impact, j’ai lâché les deux mains du club, qui est parti tout droit quarante mètres devant moi. J’ai regardé mon partenaire de jeu, j’ai vu sa tête, j’ai compris… »

Pas besoin de vous faire un dessin : c’est l’inconscient qui parle, sur un coup comme ça. Problème : l’inconscient en a eu marre de parler tout seul, alors il se tait, maintenant. Ce qui n’arrange rien : « Au début, je sentais quand ça allait arriver. Maintenant, je ne sais plus… Ça fait trois ans que je n’ai pas fini un tournoi en pensant que ça revenait. Alors, soit ça marche en 2014, soit je m’arrête. C’est épuisant nerveusement, financièrement, à tous les niveaux. Je n’ai plus aucun moment de plaisir. J’en viens à avoir peur de rater la balle, carrément… »

François Delamontagne a beaucoup consulté pour tenter de décrypter ses errances : trois préparateurs mentaux, un psychothérapeute, un acupuncteur, un magnétiseur aussi. « À part le voyage en Afrique pour trouver un marabout, je crois que j’ai tout essayé », blague-t-il sans enthousiasme. Son cerveau est embouteillé par des questionnements multiples : la mécanique du swing, l’angoisse du regard des autres… « Et peut-être aussi le fait d’avoir voulu devenir quelqu’un d’autre au niveau golfique : un robot, plus qu’un créateur. Sans être méchant ni citer personne, j’aurais préféré avoir le cerveau de certains, oui. Du genre qui ne se pose aucune question au moment du swing. Un cerveau qui te dit juste : t’es bien entraîné, tu fais le maximum et ça va aller. Mais j’ai du mal à penser comme ça. Je ne suis pas le premier non plus. David Duval, Ian Baker-Finch, Nick Dougherty, c’était un autre niveau que moi, mais il s’est passé la même chose pour eux, non ? »

Presque, oui. Eux aussi ont connu la chute sans fin. L’Australien Ian Baker-Finch, vainqueur du British Open 1991, puis incapable de ramener un score convenable, au point d’arrêter sa carrière après un premier tour en 92 (21 coups au-dessus du par !) lors du British Open 1997 : « Le plus effroyable à cette époque, c’est que je connaissais de belles journées et, le lendemain, je tapais trois drives hors limites et le quatrième dans l’eau. Ou alors je « chippais » à la perfection à l’entraînement, et sur le premier trou du parcours, je ratais complètement parce que j’avais l’impression que l’herbe était plus haute que moi. En fin de compte, cette épreuve mentale a pris le dessus sur mon désir de m’en sortir. C’en était trop, je ne pouvais plus supporter ça. »

Il existe un domaine où tout se fissure plus vite qu’ailleurs : le putting. Et il existe un mot tabou en golf, qu’on ne devrait jamais prononcer de peur que les symptômes ne frappent : les « yips ». Phonétiquement, ça ressemble au hoquet d’un alcoolique, mais c’est en fait bien pire : le cauchemar ultime du golfeur. On pourrait définir ça comme un mouvement nerveux et inconscient au moment de putter, voire un blocage complet, et qui vous empêche de rentrer un putt de vingt ou trente centimètres, sans même parler des plus longs. On n’a jamais bien su d’où ça venait, comment le soigner, ni même comment ça repartait. Probablement une accumulation de stress qui enfle jusqu’à ce que le corps évacue la pression en refusant d’obéir. Allez savoir… L’Irlandais Padraig Harrington a été frappé par ce mal insondable : « Ça a commencé l’an dernier alors que j’avais du mal à lire certains greens. Je me retrouvais devant la balle, prêt à frapper mais sans savoir ce que je devais faire. La panique totale. C’était comme avoir une anguille entre les mains. Je recevais une vraie décharge électrique. »

Pour ne pas devenir fou, le golfeur doit pourtant balayer son inconscient, son subconscient et tout le reste. Greg Havret se rappelait voilà quelques semaines de son année noire, en 2009, quand sa procédure de divorce plombait complètement son jeu : « J’étais dans le même ascenseur émotionnel que chez les enfants, je passais du rire aux larmes selon que le coup tapé était bon ou pas. Mais il faut toujours garder cette lueur d’espoir : le prochain coup sera bon, je vais casser la spirale, la prochaine séance de practice va tout régler… Si tu n’as pas un semblant de recul, tu restes au fond du seau. »

LES ANTI-DEPRESSEURS

Au plus fort de sa crise de confiance, six ans après sa victoire au British Open, en 1991, Ian Baker-Finch a reçu « quatre ou cinq milles lettres » lui proposant de l’aide. « Un cauchemar », a confié l’Australien. Au palmarès de cette galerie des horreurs : un courrier avec des pierres magiques à disposer autour de son oreiller, avec changement d’orientation tous les jours, et une invitation à rejoindre l’Italie pour tester une boue miraculeuse. Mais quand un joueur va mal, peu de solutions s’offrent à lui. Il ne lui reste plus que les aides extérieures. 

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Au premier rang des soutiens de choix figure le caddie. Un rôle pas évident, entre aide psychologique et éponge aux états d’âme du golfeur. Pour transcender son employeur, le caddie peut aller jusqu’à lui dissimuler la réalité. Padraig Harrington se souvient parfaitement du dénouement du British Open 2007. Sur le tout dernier trou, l’Irlandais envoie deux balles dans l’eau. Alors qu’il marche vers le green, l’idée d’avoir subitement tout gâché commence à s’imposer. « Mon caddie Ronan Flood m’a alors parlé pendant 150 mètres, m’assurant qu’on pouvait encore sauver le double bogey (deux coups au-dessus du par), qu’il serait temps de réfléchir plus tard. Et, arrivé devant ma balle, j’étais de retour dans la zone. Juste grâce à lui. » Le double bogey finalement arraché, Harrington remportera le tournoi en play-off une heure plus tard. Fin de l’histoire ? Pas vraiment… Harrington : « Le plus drôle, c’est que Ronan m’a avoué après coup : « Tout ce temps où je te racontais des choses positives, je me disais au fond de moi : je n’arrive pas à croire qu’on vient juste de perdre le British ! » »

« On aimerait inciser la tête de nos joueurs pour voir ce qu’il se passe dedans... Parfois c’est incompréhensible »
Yann Vandaele, caddie de Julien Quesne

« Un bon caddie doit savoir bien mentir », valide effectivement Greg Havret. Steve Williams est un expert en mensonges depuis longtemps. À l’US Open 2008, sur le dernier trou, l’ex-caddie de Tiger Woods (de 1999 à 2011) avait raccourci de dix mètres la distance du coup du Tigre pour le forcer à choisir le bon club. Ce qui avait permis à Woods de se mettre en position de birdie, pour finalement arracher le play-off et triompher le lendemain. Mais c’est une tactique à risques, comme l’assure Yann Vandaele, caddie de Julien Quesne, 5e joueur français : « C’est parfois tentant de mentir, mais Julien est très vigilant là-dessus. Alors, quand tu te fais griller, tu rentres dans ta bulle et tu attends. Parce que tu ne vas pas dire à ton joueur : oui, mais je te disais ça au cas où tu ne toucherais pas super bien la balle... »

Le caddie doit aussi supporter les humeurs de son employeur. Greg Havret, pourtant une crème de boss, reconnaît en se marrant qu’il lui arrive parfois de se montrer injuste : « Le coup de fer 3 parfait, mais qui finit tout juste dans le bunker parce que le terrain est un peu ferme et qu’il y a eu un chouia de vent pendant le vol de la balle ? Eh bien, je pourris le caddie, même si ce n’est pas de sa faute. »

Reste enfin la botte secrète, à utiliser avec modération : le silence. Masters 1991. Le Gallois Ian Woosnam est à un putt de sa plus grande victoire, sur le tout dernier trou. Il lui reste 1,80 m à rentrer, mais il n’arrive pas à le déchiffrer. Sous la pression, il se tourne vers son caddie pour appeler à l’aide. « Don’t fuckin ask me ! »*, lui répond celui-ci. Tout seul, comme un grand, Woosnam rentre le putt victorieux. Sans en vouloir à son caddie, bien au contraire. « Souvent, je me tais, renchérit pour sa part Yann Vandaele. Ces gars sont quand même des machines de guerre. Mais c’est vrai qu’avec les autres caddies, on s’est dit plusieurs fois qu’on aimerait inciser la tête de nos joueurs pour savoir ce qui se passe dedans… Parfois, c’est incompréhensible, Julien est dans un état second. Je lui répète trois fois la même chose avant le coup, et trente secondes après, si je lui demande ce que j’ai dit, il ne sait pas. Il était dans son truc. D’autres peuvent dégoupiller pour un rien, mais c’est bien la preuve qu’ils vivent tous leur passion à 200 %. »

Et qu’ils ont aussi besoin de soutien en dehors du parcours pour gérer leur stress. Dans ce domaine, la dévotion des épouses de joueurs peut prendre des formes très diverses. Jack Nicklaus a raconté qu’en 1967 sa femme Barbara avait fait une fausse couche en pleine nuit, mais qu’elle avait attendu le matin pour lui en parler, afin de ne pas perturber son sommeil en vue du dernier tour à Las Vegas… Julien Quesne n’a lui non plus aucun doute à nourrir sur la sincérité de l’amour que lui porte sa compagne Stéphanie : ils se sont rencontrés après une année où ses gains en tournoi s’étaient élevés à 3 548 euros. Cette ancienne responsable dans l’événementiel cite ces instants où Julien est complètement absorbé par sa pratique : « Il est toujours au golf, même quand il n’y est pas. Plus jeune, il avait cette capacité à avoir un peu de temps libre. Mais son obsession est devenue plus intense avec des objectifs plus élevés. » Trois secondes de réflexion, puis un petit rire : « Ou alors il l’a peut-être partagée plus tard avec moi, pour ne pas me faire peur… »

Spontanément, Julien Quesne rappelle une scène de fairway, au tournoi de Saint-Omer, quand Stéphanie l’avait bien recadré après qu’il se fut comporté de façon très négative : soupirs, les yeux au ciel, en rage contre la terre entière, Julien avait ce jour-là étalé toute la panoplie du golfeur capricieux. Il jure avoir été transformé par leur conversation, et Stéphanie ne dit pas autre chose : « Je lui ai assuré que je ne viendrai plus le voir s’il agissait encore une fois comme ça. Il ne s’était pas rendu compte à quel point cela l’avait desservi. »

 

C’est parfois le meilleur ami du joueur, mais aussi le meilleur ennemi de son entraîneur. Le préparateur mental travaille sur la confiance du golfeur, quitte à irriter son coach. Un faiseur de swing avait un jour balancé à un psy : « Vous cherchez quoi au juste ? À les faire mieux jouer, ou à faire en sorte qu’ils se sentent mieux quand ils jouent mal ? » Tout le monde se souvient du sketch de Coluche, avec le gars qui va chez le psy parce qu’il pisse au lit. À la fin de la séance, le patient reste incontinent, mais il est désormais fier de l’être. C’est un peu la même chose avec le golfeur et son préparateur mental. Le golfeur va rater des coups, c’est obligatoire, mais il ne doit pas s’effondrer pour autant. Ce qu’explique Bob Rotella, le roi de la préparation mentale, d’une manière différente : « Si tous les golfeurs étaient capables de reproduire leur geste sur commande, je devrais faire un autre métier. Mais, heureusement pour moi, ils trouvent toujours le moyen d’imaginer que leur balle va rater la cible… » Pourquoi ? Parce que quand tout va bien, tout peut aller encore plus mal. Voilà ce qu’avait un jour confié Tom Kite, vainqueur de l’US Open 1992 : « Le pire qu’il puisse m’arriver pour débuter une partie ? Mettre un drive énorme pleine piste, planter le mât à 1,50 m, puis rater le putt pour birdie. Je sais alors que ma journée est foutue. »

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Il y a aussi cette vérité : tous les joueurs sans exception font de la préparation mentale, même ceux qui ne voient personne en particulier. Tiger Woods l’a fait pendant des années simplement en conversant avec son père. Idem avec toutes les grenouilles de bénitier qui prolifèrent sur le circuit américain (Bubba Watson, Webb Simpson, Ben Crane et bien d’autres). Prier à la moindre occasion ou aligner des psaumes sur leur compte Twitter, c’est aussi une forme de préparation mentale.

Parfois, le préparateur mental va transformer le joueur avec lequel il travaille. Comme Greg Havret, changé par sa collaboration avec Jos Vanstiphout, un drôle de bonhomme belge décédé en fin d’année dernière. « Il avait un côté énergisant et rassurant. Combien de fois je suis rentré déçu d’un parcours, et lui de me rappeler tout ce qui s’était bien passé. Il était comme un père, il arrivait à me retourner le cerveau pour me mettre dans une spirale positive. »

Jos est parti, mais a laissé un héritage. Un document sonore de vingt minutes que Havret a chargé sur son iPhone, sorte de sophro-golf destinée à nettoyer le cerveau du joueur. « Il y a un bruit de vagues, Jos me parle et commence son décompte de 10 à 1 pour m’amener dans un état second. D’ailleurs, je m’endors quatre fois sur cinq quand je l’écoute, ce qui est mieux, car ça file direct dans l’inconscient. Ce ne sont que des visions positives du jeu et des coups, puis il me fait remonter de 10 à zéro. Et, là, il me demande d’aller jouer… »

Dernier soutien du golfeur, le plus évident, l’entraîneur. Ah, le coach technique… C’est un peu comme la maîtresse occasionnelle : celle chez qui on va pleurer (entre autres choses) quand toutes les autres épaules ont déclaré forfait, et aussi celle à qui on rend rarement hommage quand elle le mériterait. Le caddie ne veut pas entrer dans la technique ? L’épouse préfère s’occuper des enfants ? Le prépa mental a perdu les clés ? Pas grave, le coach est là, on peut le solliciter à n’importe quelle heure, le sous-payer et le jeter comme un Kleenex quand on n’a plus besoin de lui. Comment croyez-vous que Tiger Woods s’est comporté avec ses précédents instructeurs ? Il les a mis dehors à la minute même où ils ne lui apportaient plus rien, en coupant complètement les ponts.

Le coach est quand même bien plus que ça, heureusement. Prenons l’exemple de Benoît Ducoulombier. Surnommé « le Druide » pour ses résultats probants avec Julien Quesne et Victor Dubuisson, il se bat sans cesse pour garder ses élèves sur terre : « Je suis à cheval sur les basiques (le triptyque grip-posture-alignement). Mais ramener le joueur sur les points clés de son swing, c’est finalement ce qu’il y a de plus difficile. Parce qu’il va toujours vouloir essayer des trucs, qui vont marcher un jour ou une semaine, et il va avoir l’impression de bien bosser. »

Alors dites-nous, « Druide » : pourquoi tant de souffrances chez ces enragés du gazon ? « Le golf est obsessionnel. Les moments de solitude s’enchaînent, il y a le temps pour un million de questions. Tu ne ressors jamais défoulé d’un parcours, et il y a très peu de moments de bonheur. La plupart du temps, c’est de la frustration. »

DANS LA ZONE

Ça ressemblait à une balade dans la ouate, en plein désert. Le samedi du Dubai Desert Classic, en janvier dernier, l’Écossais Stephen Gallacher a joué – 10 sur ses dix derniers trous, ce qui doit arriver une fois tous les cinq ans, tous circuits confondus. Pendant deux heures, il a posé la balle exactement où il le voulait. Il a rentré tous ses putts, comme guidé par une force surnaturelle. Pendant deux heures, il a souri comme un Lou Ravi, perché dans sa bulle. Un peu comme ces personnes qu’on surprend à montrer bêtement leurs dents, seules dans le métro, lorsqu’elles se perdent dans le souvenir d’un instant délicieux.

Ça s’appelle la zone, et c’est la fumerie d’opium du golfeur ! Une sorte de nirvana où il enchaîne les coups parfaits avec un maximum de réussite. On ne parle pas ici d’ultra lucidité du cerveau, mais plutôt d’une sublime inconscience. C’est pour ça que les mots posés par les joueurs sont tous un peu les mêmes : difficile de faire des variations poétiques sur un état quand on ne se rend compte de rien… Résumé par Mark Calcavecchia, vainqueur du British Open 1989, ça donne ceci : « Lorsque je m’y trouve, je ne pense pas au coup, au vent ni à la distance. Je prends un club, je tape, et voilà. » « La zone, c’est quand je suis impliqué à 110 % dans ce que je fais, prolonge Nick Price (British 1994, USPGA 1992 et 1994). Je vais sur le tee, je vois un divot sur le fairway à 250 mètres, je veux poser ma balle juste à côté, et j’y arrive. » Avec, souvent, le petit coup de pouce qui va bien : « Tu marches du green vers le tee suivant, et tu sais déjà que ton drive sera le meilleur de ta partie. Mais si tu le rates, étonnamment, ta balle est placée nickel et jamais collée contre un arbre », ponctue Greg Havret.

« Je voyais les trous gros comme des seaux, donc je rentrais tous mes putts »
Nicolas COLSAERTS

La plupart du temps, les joueurs vivent ces instants en mode guerrier. On a ainsi connu deux grands moments de zone golfique lors de la dernière Ryder Cup, remportée miraculeusement par les Européens en septembre 2012 (14,5 à 13,5 contre les Américains). Deux moments rentrés dans l’histoire, sur lesquels les acteurs reviennent volontiers. Le Belge Nicolas Colsaerts d’abord, débutant dans l’épreuve, aligné avec l’Anglais Lee Westwood pour partir à l’assaut du duo infernal Woods-Stricker. Personne n’attendait rien de particulier du rookie belge, même pas lui : « J’étais dans un état d’esprit « joker » dans cette partie. J’avais demandé à jouer avec Lee, et je me voyais apporter ma contribution par-ci, par-là. Mais je voyais les trous gros comme des seaux, donc je rentrais tous mes putts, même si j’étais loin des drapeaux. »

De fait, Colsaerts a enfilé huit birdies (un coup sous le par) et un eagle (deux sous le par) pour battre la paire vedette américaine à lui seul. Pour quel ressenti ? « C’est difficile à décrire pour moi aussi, plaide-t-il. C’est comme un état de grâce dont tu prends seulement conscience quand tu revois les images, plus tard. Tu te rends compte de la tronche que tu as, des yeux que tu as, de l’intensité que tu as mise sur cette période… »

Ian Poulter est lui aussi expert en regards hallucinés : ses yeux semblent gicler hors de leur orbite à chaque putt important qui rentre… le lendemain de la perf de Colsaerts, c’est lui qui a passé la deuxième couche : cinq birdies enchaînés du trou 14 au 18, pour remporter son double avec l’Irlandais Rory McIlroy par la plus petite des marges. On a toujours du mal à comprendre comment « Poults » a pu maintenir l’Europe à flot sur chaque green, dans une ambiance hostile et sous le regard de centaines de millions de téléspectateurs. Quand on lui a demandé, il a fait semblant de s’en tirer par une pirouette : « Ce serait trop facile de dire : c’est juste arrivé, n’est-ce pas ? Ça m’a demandé bien sûr un énorme effort de concentration, puis un subtil dosage de toutes ces vertus : détermination, agressivité, patience… Et tout est venu en même temps. Ça n’arrive pas très souvent, mais je crois que le contexte particulier a joué, sur ce coup-là. C’était le dernier match du samedi, il fallait qu’un truc se passe pour qu’on évite de sombrer, et ça m’a aidé à faire sortir tout ça. » Personnage à part, l’Anglais sera le seul de nos témoins à amener un bémol au côté inconscient de la chose : « N’allez pas croire que je vivais ça comme un conte de fées, perché sur mon nuage. J’ai réalisé chaque seconde de ce qui se passait. »

De la même façon qu’on ne peut pas décider d’entrer dans la zone, on ne peut pas refuser d’en sortir. Ça commence sans qu’on sache trop pourquoi ni comment, et ça s’arrête de la même façon. Il peut y avoir un manque de réussite qui vient briser la dynamique, ou alors le joueur prend subitement conscience de son environnement pour revenir parmi les mortels. Il est cependant possible de mettre toutes les chances de son côté, en anticipant. Pour évacuer la pression d’un Masters 2008 très bien embarqué, le Sud-Africain Trevor Immelman avait décidé d’une stratégie : ne jamais regarder le tableau des leaders, pour ne jamais savoir ce qu’il se passait. Et, le dimanche, quand son partenaire de jeu Brandt Snedeker est venu le prendre par l’épaule pour lui demander de marcher devant lui, afin de recueillir en solo l’ovation méritée de la foule, il ne savait pas où il en était. C’est seulement une fois arrivé sur le dernier green que son caddie lui a dit : « C’est bon, on a trois coups d’avance sur le deuxième… » « Et ma première pensée a été de me dire : comment vais-je faire pour ne pas prendre quatre putts et tout gâcher ? », se marre le SudAf. La zone, d’accord. Mais la peur de la chute rode en permanence…

Arnold Palmer le sait depuis un dimanche d’avril, en 1961, lorsqu’un ami est venu le féliciter pour son excellent coup de départ sur le 72 et dernier trou du Masters (à l’époque, les joueurs étaient bien plus accessibles et moins protégés sur le parcours). Ami qui lui a serré la main avec ces mots : « Bravo, tu l’as encore gagné ! » Tragique pronostic : Palmer scorait un double bogey quelques minutes plus tard, pour finalement perdre le tournoi d’un coup sur Gary Player. Reconnaissant ensuite que le fait d’accepter ce simple geste de félicitations avait flingué sa concentration.

C’est sur le green, encore une fois, que la zone se montre la plus spectaculaire. Il est ici permis de croire aux forces de l’invisible : certains putts tombent alors qu’ils n’auraient pas dû, simplement poussés par la foi du golfeur. Tiger Woods qui rentre son approche au 16, lors du Masters 2005, après que la balle se fut immobilisée de longues secondes au bord du trou, ce n’est pas rationnel. Pas plus que de le voir pointer sa balle du doigt et marcher derrière elle pour enquiller son putt lors du premier trou de play-off à l’USPGA 2000, alors qu’elle n’a plus assez de vitesse pour finir dans le trou. « Parfois, on va lire un putt de huit mètres comme à livre ouvert », assure Greg Havret. « Il n’y a rien de rationnel au putting. On va peut-être adorer la luminosité du moment et on va tout décrypter ; ou on va aimer le dessin du green, la qualité de l’herbe… On se dit qu’on ne va pas le louper, et on ne le loupe pas. »

Problème : là aussi, la zone va partir comme elle est venue : sans prévenir. Lee Westwood a, lui, arrêté de se demander pourquoi : « Plus vous jouez et plus vous prenez conscience de ce qu’est le golf. Une fois que vous l’avez admis, ça devient plus simple et ça évite de devenir fou. » Encore faut-il l’admettre… On vous a beaucoup parlé de l’incurable fragilité de ces athlètes-là et de leur ennemi intérieur, ce mauvais génie qui leur balance à l’oreille des propos déroutants. N’est-ce pas, Grégory Havret ? « C’est affreux, quand tu as un putt de 1,50 m et que tu ne sens rien du tout. Là, il faut arriver à dire au génie : tu peux parler tant que tu veux, je vais réussir et ne pas t’écouter. Se mentir à soi-même, c’est loin d’être bête. Le corps ne sait pas que tu lui mens, et il fait ce que le cerveau lui dit de faire. C’est comme les vrais mythos, qui s’auto-persuadent tellement qu’ils finissent par être convaincus d’avoir fait quelque chose. Et il faut arriver à être un vrai mytho au golf, pour prendre le dessus sur les moments de perdition. Parce que, sinon, il n’y a pas de fin, et le mauvais génie peut t’entraîner encore plus bas que ce qui est imaginable… »

LA CASTE DES GENIES FOUS

Tiger Woods contrôle beaucoup de choses, mais il est incapable de maîtriser le temps. Et, au printemps 1989, ça l’agace plus que tout. Il a seulement 13 ans et aimerait bien se projeter cinq ans plus tard, pour profiter de la maturité et de la solidité mentale qui lui font encore défaut. « Je jouais contre des gars de 17 ans, et je me sentais tellement loin d’eux… Il me manquait quelque chose qui puisse m’élever à un autre niveau mental. Alors, j’ai demandé à mon père de me rendre plus fort. » Une telle requête est forcément risquée avec Earl Woods. Parce qu’il ne fait jamais semblant. Cet ancien membre des forces spéciales américaines a répondu aux attentes de son fils sans ménagement : « Je lui ai dit : « Ce ne sera pas facile, il va te falloir un entraînement digne des bérets verts. » Et je l’ai énervé, beaucoup énervé. Il me regardait en serrant les dents, et il n’avait pas le droit de dire un mot. Ou plutôt si : un seul, mais c’était le signal que l’entraînement était terminé. Et il ne l’a jamais prononcé. »

Earl Woods a tout fait pour exaspérer son fils. Par exemple en laissant tomber ses clubs au moment où Tiger s’apprêtait à frapper. Ou en jetant des clés sur sa balle, pour l’obliger à arrêter son geste. Ou en le provoquant de façon grossière : « Je lui disais : « Tu as fini de te la jouer, là ? Si tu ne veux pas taper ta balle, on s’en va. » Alors il reprenait sa routine, frappait parfaitement, et me dévisageait sans un mot. Et son regard voulait dire : tiens, prends ça ! »

Tiger Woods n’a rien oublié de cette parenthèse commando. Ni les détails ni le ressenti : « Le plus frustrant, c’est que je savais ce qu’il faisait, mais que je n’arrivais pas à dissiper ma frustration. Puis j’ai compris semaine après semaine. Mon père n’a jamais dépassé les limites, mais il m’a fallu énormément de temps pour que ça finisse par ne plus me déranger. » Mission réussie, au final. Dans les derniers mois de sa vie, malade, Earl Woods est revenu sur cet épisode fondateur. Les larmes aux yeux, tel un vieux Yoda fatigué, il rappelait ses dernières paroles, juste après leur ultime entraînement : « Tiger, c’est terminé, tu as réussi. Et je te promets que tu ne rencontreras personne d’aussi fort que toi mentalement de toute ta vie. »

Persuadé d’avoir reçu un message divin et de devoir élever son fils au rang des êtres humains les plus symboliques, il avait choisi le golf pour démarrer sa mission.

Impossible de quantifier l’apport de cette instruction dans la réussite de Tiger Woods, qui n’est de toute façon pas un golfeur comme les autres : à coup sûr un génie, et possiblement un extra-terrestre aux yeux de pas mal d’observateurs. Probable qu’aucun autre adolescent n’aurait pu subir une telle dose de harcèlement, même à sa demande. Mais les destins s’écrivent parfois au mépris des fonctionnements les plus rationnels. Le père n’en était pas tout à fait à son coup d’essai. Persuadé d’avoir reçu un message divin et de devoir élever son fils au rang des êtres humains les plus symboliques (Nelson Mandela et Gandhi étaient alors ses références), il avait choisi le golf pour démarrer sa mission. Et obligeait son épouse enceinte de plusieurs mois à approcher son ventre le plus près possible de la balle, quand il s’entraînait, pour que son fils entende l’impact in utero.

Dès le départ, le jeune Tiger était prédestiné à une carrière hors norme. Earl Woods jure qu’à neuf mois son fils est descendu lui-même de sa chaise haute pour prendre un putter et imiter son père qui frappait des balles dans le garage, où il avait installé un practice de fortune. « En gaucher, parce que je le voyais comme dans un miroir », assure Tiger lui-même. Avant de se retourner de son propre chef, deux semaines plus tard, comprenant que le miroir n’en était pas un. À la première écoute, on a d’abord cru à une histoire forgée comme une légende par la famille Woods. Puis on a vu les photos et les vidéos qui prouvaient les faits. Bluffant.

Tiger Woods évolue aujourd’hui dans un monde inaccessible et bien délicat à envisager. Un monde où il est le seul à savoir ce qu’il doit faire, parfois contre toute logique apparente. Pourquoi a-t-il ainsi décidé, au lendemain d’une éclatante démonstration (le Masters 1997 remporté avec douze coups d’avance, à seulement 21 ans), de modifier complètement son swing, quitte à traverser une période de turbulences longue de deux ans ? Il lui fallait ça pour durer plus longtemps, paraît-il. Ce que personne ne voulait croire, et ce qui s’est au final avéré payant. D’autres aussi ont eu un parcours quasi similaire. On ne sait plus où s’arrête leur folie et quand commence leur génie ; on ne connaît pas vraiment la frontière entre l’absolue confiance en soi et l’inconscience de tous les instants, mais les faits sont là : ils ont réussi.

Comme Tiger Woods, Phil Mickelson a observé, enfant, son père taper des balles. Pour le prendre lui aussi comme modèle, et se mettre à jouer en gaucher, puisque son père était droitier (l’effet miroir, souvenez-vous). Sauf que lui n’a jamais changé de posture : l’Américain aux cinq Majeurs joue en gaucher depuis toujours, alors qu’il fait tout le reste de la main droite. Suffisant pour expliquer pourquoi l’un est le plus grand de tous, et l’autre le plus magnifique des seconds * ? Mickelson postule pourtant lui aussi à une place de choix dans la grande famille de ceux qui ont refusé tous les codes classiques pour aller au sommet. Il a toujours bouché ses oreilles quand des analystes de toutes sortes, peu au fait de la diversité humaine, s’obstinaient à vouloir le faire rentrer dans un cadre plus habituel : la prudence dans son jeu, plutôt que l’attaque à tout va. Et si son impulsivité l’amène toujours à des risques inconsidérés, dont certains lui ont brisé le cœur, elle lui a aussi permis de se fabriquer le plus brillant des palmarès de l’ère moderne. Après celui de Woods, évidemment.

*Malgré plusieurs opportunités, l’Américain n’a jamais occupé la place de numéro un mondial, restant systématiquement scotché derrière Woods.

Mickelson est si farfelu qu’il a un avis sur tout. Et si les sujets de discussion s’épuisent, il saura en inventer un nouveau. On ne lui demandait rien à ce propos, mais il a un jour affirmé que le vrai problème de la colonisation de l’espace, pour les humains, sera l’ostéoporose, une maladie entraînant une fragilité excessive du squelette, à cause des longs voyages. Quand il ne savait plus trop quoi faire de son argent, il a créé des business dans les carburants bio et la couverture santé. Il assure que le plus beau cadeau qu’il ait reçu est une tête de dinosaure grandeur nature (1,5 m) offerte par son épouse : « Avec mes enfants, on aime s’installer devant et imaginer le monde tel qu’il était il y a 68 millions d’années. Le cosmos, ça nous parle. » Capable de passer trois heures à signer non-stop des autographes, tout en regardant ses fans dans les yeux et en les remerciant pour leur patience, il tient cependant à se garder une journée pour lui, où il ne signe rien du tout. Mais il n’aime pas dire non, et a, un jour, demandé aux organisateurs d’une épreuve de lui construire un pont amovible pour ne pas avoir à croiser les spectateurs. Farfelu ? Non, Phil Mickelson. Et oui, ils ont fini par le construire, ce pont…

Woods et Mickelson sont acclamés aux États-Unis, simplement reconnus pour ce qu’ils ont fait, et pas pour ce qu’ils sont. Jusqu’à très récemment, ce n’était pas tout à fait la même chanson pour Victor Dubuisson, en France. Ce jeune homme de 23 ans n’est jamais entré dans aucun moule, une qualité rarement appréciée dans l’Hexagone. Dans ses plus jeunes années, on lui a reproché de ne pas vouloir se plier au travail de groupe. Plus tard, de ne pas passer des heures au practice, mais préférer l’approche ludique d’un golf sur le parcours. On l’a aussi vu à Saint Andrews, en septembre 2012, démarrer sa journée d’entraînement à 19 heures, quand ses compatriotes achevaient la leur, autrement plus intense.

Il n’a rien écouté ni personne, sinon sa mère qui était intimement convaincue de sa réussite future. Aujourd’hui, Victor Dubuisson n’entend plus rien, sinon le concert de louanges de « ceux qui l’avaient prédit ». Curieusement beaucoup plus nombreux aujourd’hui qu’il y a quelques années.

En chassant un peu, on trouve des exemples encore plus extrêmes de golfeurs oscillant entre génie et folie. Sur les terres du Grand Nord canadien par exemple, patrie de Moe Norman, l’un des deux seuls golfeurs de l’histoire à avoir apprivoisé son swing (l’autre étant l’Américain Ben Hogan). Hors conventions, Moe Norman l’était forcément, puisque touché par une forme d’autisme qui le rendait très différent des autres, et pas simple à appréhender.

Et pourtant. Son swing n’appartenait qu’à lui, mais il était capable de le reproduire à l’infini, comme personne n’a jamais su le faire, au point de s’autoproclamer « plus grand frappeur de balle de l’histoire ». Ce que personne n’a jamais contesté d’ailleurs. Le parallèle avec le personnage autiste, interprété par Dustin Hoffman dans Rainman, pourrait ici apparaître simpliste, mais le fait est que Norman maîtrisait aussi les chiffres au-delà de toute logique. Et, en fin de vie, il affirmait connaître la distance exacte de chaque trou de 375 parcours de golf dans le monde. Lors d’un tournoi du circuit canadien, il était en tête avec trois coups d’avance sur le dernier green. Il a alors putté délibérément dans le bunker, pour ensuite chasser la victoire en sortant du sable, « juste pour voir si je tenais la pression ». Il voyait souvent les choses avec le point de vue d’un enfant, et sa logique basique le rendait finalement bien plus intelligent que la moyenne, sur le plan pratique. Par exemple, il préférait ressentir la pente d’un green avec l’inclinaison de ses pieds plutôt que ses yeux. Différent, non ? Mais efficace, pour lui…

Le point commun entre tous ces gars-là ? Ne jamais être rassasié, de titres ou de perfection. Parce que c’est peut-être Tiger Woods qui a donné la plus vieille définition du jeu de golf : « Le golf est génial, c’est une lutte sans fin. On peut toujours s’améliorer, sans jamais y arriver totalement. C’est un voyage sans ligne d’arrivée, c’est ça qui est formidable. »

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